Femmes & narcissisme dans l'art : révolutionner la représentation



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Lucia Zolea


Objet de fantasme il y a quelques années, le selfie s’est démocratisé, au point d’être devenu un geste banal. Tout le monde prend des selfies. De Macron à Kylie Jenner, il n’y a qu’un pas. Si cette pratique jugée démesurément narcissique a d’abord surpris, elle a fini par devenir un moyen de communication plus immédiat, comme en attestent les caméras frontales, Snapchat, Instagram ou encore les filtres en réalité augmentée … Mon image est pensée comme support d’un message.

Fort heureusement, entre les mains des féministes 2.0, le selfie est devenu quelque chose de plus : un outil de réappropriation de la représentation du féminin, bref une arme surpuissante du female gaze. Est ce nouveau ? Non. De nombreuses femmes ont eu recours au cours des siècles à l’auto représentation, à l'exploration de son image par le motif du miroir, comme un moyen de réintégrer leur corps et déconstruire les stéréotypes féminins.

L’auto portrait féminin, un genre à part entière dans l’histoire de l’art

Miroir, mon beau miroir, qui suis-je ? C'est avec surprise que j'ai découvert que dans l’histoire de l’art, l’auto portrait féminin s’avère avoir une fonction radicalement différente du masculin. Alors que les hommes utilisaient l’auto portrait avec beaucoup de grandiloquence et de narcissisme,  pour démontrer entre autres leur aptitudes techniques, booster leur statut social ou encore rendre hommage à d’anciens maîtres, les femmes se montrent plus discrètes et font preuve de plus d’humilité. On note que ce détail est assez drôle quand les femmes furent les premières montrées du doigt dans leur pratique du selfie (évidemment), dénonçant des drama queen vaniteuses, aux moeurs légères et sans pudeur. Passons.

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Sofonisba Anguissola, par elle même.
Un peu figée. 1556



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Vigée Le Brun, par elle même,
 super figée également. 1790



Les femmes étaient plus discrètes donc, mais non par manque d’ambition. Disons que jusqu’au 19ème siècle, elles faisaient figure d’exception dans un milieu artistique très masculin, et que l’auto représentation était utilisée pour montrer que elles aussi, elles savaient peindre. Et quelle meilleure publicité que se représenter pour promouvoir son talent ? Evidemment, il était déjà facile à l’époque d’accuser les femmes de vice de vanité et de leur reprocher d'ainsi vouloir se noyer dans leur propre reflet. On cherchait alors à ramener les femmes au seul type de création pour lequel elles étaient toutes désignées : enfanter.

Les femmes artistes devaient donc redoubler d’ingéniosité et de motivation pour exister. Un jeune homme plein de talent était un génie, tandis qu’une jeune fille aux aptitudes exceptionnelles était une weirdo finie.

L’auto portrait était donc un moyen de défendre leur talent, montrer un fini technique parfait, tout en se représentant en femme de bonnes moeurs. Conclusion, hommes et femmes ne pouvaient se représenter de la même manière, car ils n’étaient pas égaux. On repassera donc pour le drama féminin.

Dieu merci, le 20eme fut la fin des tabous. On fait fit des conventions, on s’auto représente avec des codes masculins si on en a envie (On pense à Gluck et son sublime béret). On se représente nue, on se débarrasse de la pudeur pour découvrir ce à quoi ressemble vraiment son corps. Le miroir devient le symbole d’une recherche de la vérité derrière la surface. l’heure n’est plus à la simple représentation, nous sommes  davantage face à un cheminement ontologique : qu’est ce que l’humain ?


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The two Fridas, Frida Kahlo, 1939

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Gluck



Et puis il y a Frida Kahlo. Ses auto portraits sont des journaux visuels de ses émotions, de ses joies comme de ses névroses. C’est la première à faire entrer la douleur et une forme de violence dans l’auto portrait féminin.

Ce dernier devient alors le lieu de revendications plus politiques, en dénonçant la complexité d’être une femme, et en abordant notamment le sujet des menstruations (on pense notamment à l'oeuvre marquante de Juy Chicago, The Red Flag). Le corps n’est plus seulement montré comme un objet désirable, mais comme un moyen de combattre les préjugés moraux.

Le Selfie : d’objet trivial à la performance artistique féministe 

Le selfie, digne héritier de l’auto portrait ? Frances Borzello, auteure de Seeing Ourselves, n’est pas de cet avis. Pour elle, cette trop grande accessibilité de la pratique, cette immédiateté nie toute la profondeur théorique des artistes.

Le selfie a en effet été démocratisé au prisme de la famille Kardashian et notamment la grande soeur Kim, dont Kylie Jenner, la petite dernière, est la digne héritière. Chez elle, la préparation et le travail sont constants pour être sans cesse photogénique. Elle est devenue l'incarnation humaine d'un fantasme sexuel masculin, une sorte de poupée gonflable en vie. Bon, on passe notre tour.

La réponse des féministes 2.0 : le body positivism, l'essor des sororités. Des artistes féministes comme Petra Collins, Monica Hernandez ou encore Ashley Ermitage, qui bousculent sévèrement les codes. Le selfie est ici récit à visée cathartique, permettant l’exploration de soi. On joue avec les codes, on ne se montre pas toujours sous son meilleur jour. On s’amuse avec son image, elle nous appartient, enfin! Le philosophe Hegel disait en ce sens que la quête de reconnaissance, c’était aussi qu’autrui reconnaisse ma liberté. Et la, on est en plein dedans.

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Petra Collins


C’est donc le « body positivism » qui règne désormais sur les réseaux féministes, c’est à dire la célébration de la diversité des types de silhouettes et le fait de s’abstenir de critiquer les corps. L’atmosphère « body-positive » s’installe par la spirale du partage et l’apprentissage d’une nouvelle manière de regarder, qui pousse les jeunes femmes à s’exposer. Cela fini par créer un nouveau discours visuel, dans lequel la beauté n’est pas normative et reflète une esthétique plus personnelle poussant à la redécouverte et l’acceptation de soi. On accepte aussi de ne pas toujours se montrer souriante, heureuse, comme toutes les femmes sont sensées être. Cette injonction au "sourire" qui doit venir gracier le visage des jolies jeunes filles est volontairement rejeté. On se montre grave, on ne cache plus son mal être. On pleure, on le montre, et ça fait du bien.


Les artistes de l’ère instagram utilisent le selfie pour déconstruire des stéréotypes féminins, et se réapproprier les incriminations d'une féminité non normée (pilosité, poids, parties génitales, etc.) pour les esthétiser et en faire des motifs de fierté. On s’aime juste telle que l'on est. Les codes normatifs et consuméristes de l’esthétique classique sont remis en question pour affirmer un nouveau type de beauté. En ne se montrant pas sous son jour le plus attractif pour un homme, ces femmes se désexualisent et contrôlent leur image en se débarrassant de l’étiquette « objet sexuel ».



@Monicagreatgal


Plus encore, le selfie sert de porte étendard aux causes politiques, que ce soit le mouvement #metoo, se battant contre les violences faites aux femmes, aux mouvements de femmes racisées comme le #donttouchmyhair démocratisé par Solanges Knowles, parlant de cette tendance à toucher les cheveux des femmes noires, considérés comme des objets de curiosité.


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Donc en somme, les artistes de l’ère digitale se sont emparées du selfie, le vidant de son rôle purement consumériste et de conformisme social, pour en faire le digne héritier de l’auto portrait artistique féminin. Mais le stéréotype n’est pas encore mort. Il y a cette idée que quitte à exposer son corps, il faudrait donc que ce soit un corps correspondant aux "normes" de la désidérabilité masculine, pour justifier sa mise en avant. Il n'y a qu'à regarder l'essor de toutes ces influenceuses "Heath", "Yoga" "Wellness" prônant un corps très normé.

Certaines, à l'image de Kylie Jenner ou encore Emily Ratajkowski s'enferment certes dans cette "poupéisation" de leur corps, elles sont devenues l'incarnation humaine d'un fantasme sexuel masculin, une sorte de poupée gonflable en vie. Emily Ratajkowski qui par ailleurs se réclame féministe, et bien qu'on ne remette pas en question sa bonne volonté, cela nous surprend pourtant quelque peu après 4 secs de scroll sur son Instagram. Pourtant, elle présente son Instagram dans une interview à Paper Magazine comme une "magazine féministe". Babel ne s'est pas construite en un jour, mais cette déclaration laisse pantoise. Nous sommes ravies d'apprendre qu'elle s'affirme et se sent plus forte en s'affichant sexy et sensuelle, mais elle participe malheureusement également à ériger au rang d'objet le corps de la femme, et perpétuer des standards. Se sentir féministe et faire des actes féministes n'est pas tout à fait la même chose. Montrer son corps, certes, mais quid de posts partageant ses opinions sur les droits des femmes, amenant une grille de lecture critique à son feed ? Aucun. Donc notre chère Em Rata est absolument libre de faire ce qu'elle souhaite & de son corps, mais on lui serait reconnaissante de ne pas tout mélanger ! Attention au piège.

Je finirais par vous recommander un petit exercice : il est hyper drôle si vous en avez la possibilité de regarder vos vieux selfie et leur évolution au cours des ans. Je me suis moi même attelée à la tâche, c'était effarant. Disons que c'est un très bel état des lieux de l'évolution de sa confiance en soi !

Anonyme

Très interessant de revenir aux sources de l'autoportrait. Super analyse ! :)

 
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